Kalba, L’Adolescent Qui Résiste les Dieux

Après la mort, un esprit humain reste un esprit humain ; l’esprit humain ne se transformera jamais en esprit impur.

Résumé :

Kalba, jeune lycéen, a été désigné pour succéder son feu père comme prêtre des dieux de Tsépia. Il lutte et résiste aux esprits avec l’aide de sa mère et de son frère qui ignorent les ruses du monde invisible et n’ont qu’une mince connaissance du Seigneur Jésus. S’en sortiront-ils vainqueurs ?

Début de la Nouvelle

Il était cinq heures et demie quand toute la maison fut réveillée par des cris :

« Non ! Je ne veux pas ! Je ne veux plus vous voir ! Laissez-moi tranquille ! »

Nous retrouvâmes Kalba dans la cour. Il se tordait de douleurs sous des coups. Il semblait frappé par des personnes invisibles et résistait contre un ordre que lui seul saisissait.

« J’ai le choix et je ne vous servirai jamais, allez-vous en ! Je ne veux plus vous voir ! » criait-il à répétition.

Depuis bientôt un an, des scènes pareilles s’étaient répétées, parfois sous la pluie, parfois dans la boue et tous commencions à en avoir marre. Nous étions épuisés et personne pour nous indiquer un conseil satisfaisant. Tous les vieux qui conseillaient maman lui suggéraient de convaincre Kalba afin qu’il acceptât la demande des esprits. Fervente catholique et confiante que Dieu ferait quelque chose, maman se remettait au rosaire et le comptait dès qu’elle avait un instant de libre. Elle gardait espoir que la Vierge Marie interviendrait.

Les crises de Kalba commencèrent après le décès de papa. Notre père était Nkemsse[1] de Tsépia et avait désigné Kalba comme son successeur, ce que ma mère ne voulait point entendre. Elle priait nuits et jours afin que Dieu fît de son fils un prêtre catholique.

Papa décéda à la veille du BEPC de Kalba et c’est la grâce de Dieu qui soutint mon frère dans la réussite de son examen. Durant les années de Seconde et de Première, les visitations des esprits étaient espacées d’au moins un mois. Elles devinrent hebdomadaires dès la rentrée de Terminale. Nous étions en Avril et le Bac était proche.

Ce matin-là, la scène était affligeante pour nous qui étions présents et ne savions comment sauver Kalba de ses agresseurs. Malgré tous les « Ma Marie Tsa mésin’gé mon », ce qui traduit veut dire : « Mère Marie aies-pitié de moi », rien ne stoppa la bastonnade des esprits et c’est en spectateurs vaincus que nous et nos voisins étions là, dans la pénombre matinale, réduits à observer sa détresse.

Aux environs de six heures et trente minutes, alors que le jour prenait le dessus sur les ténèbres, Kalba se calma et sombra dans l’inconscience. Il était couvert de blessures. Maman et moi résolûmes de le conduire à l’hôpital et je le pris sur mon dos. En chemin, Kalba se réveilla. A nos questions, il ne voulut rien répondre.

Arrivés à l’hôpital, l’infirmière nous renvoya. Elle exigea que Kalba allât faire sa toilette avant de revenir. Notre maison était à 45 minutes de l’hôpital et nous reprîmes la marche aussitôt. Cette fois, mon frère préféra marcher.

A la maison, un des amis de papa nous attendait.

― Ma Lissape, dit le monsieur, où êtes-vous allés de si bonne heure ? Ça fait un moment que je vous attends.

Maman s’inclina pour saluer le monsieur :

― Je vous salue Ndé[2] ; asseyez-vous dans la paix, dit-elle.

― Bonjour tonton, saluai-je.

― Comment vas-tu jeune homme, répondit-il, les yeux plutôt sur Kalba.

Maman courut prendre un banc de cuisine et s’assit à côté du visiteur qui ne tarda pas à énoncer l’objet de sa visite.

― En fait, je viens au nom des dieux de Tsépia. Je ne suis pas venu négocier ; je ne suis pas venu donner un conseil ; je ne suis pas venu de moi-même.

― Asseyez-vous dans la paix, intervint maman.

― Crhmm ! Crhmm ! fit le monsieur, comme raclant sa gorge.

― Asseyez-vous dans la paix Ndé, insista maman.

― Cet enfant, n’est-il pas le fils de son père ? Personne n’ignore dans ce terroir qui était votre mari, c’est-à-dire le père de cet enfant ; personne n’ignore les hautes fonctions qu’il a assumées pour l’honneur des dieux et pour le bonheur de cette communauté. Tout le village connaît le prestige de celui qui était votre mari, notre digne Kemssé.

Au notable dont le protocole refusait le droit au but, maman encouragea :

― Parlez Ndé, je suis disposée à vous écouter ; parlez s’il vous plaît.

 L’homme reprit :

― Suis-je venu m’entretenir avec vous depuis que mon ami votre mari a rejoint ses ancêtres ?

― Parlez Ndé, répondit maman, parlez, je vous écoute. Personne n’ignore l’étendue de votre sagesse dans ce village ; parlez, je vous écoute.

― Votre fils a eu le privilège des dieux qui l’ont élu pour remplacer son digne père. De nous tous qui servions son illustre papa, les dieux ne désirent que votre fils pour nous guider, dit le notable.

― Vous perdez votre temps ! intervint Kalba. Je n’aime pas vos dieux ; c’est à l’église que je veux aller !

Maman s’empressa de reprendre la parole, question de rattraper l’intervention de Kalba :

― Je vous supplie d’excuser cet enfant Ndé, les enfants d’aujourd’hui ne savent pas comment parler aux personnes de votre rang.

― Ne vous inquiétez pas pour moi digne femme ; ayez plutôt peur de l’entêtement de cet enfant à résister l’offre des dieux. Personne n’ignore la violence de leurs colères et je pense que vous en savez quelque chose.

Maman essuya une larme qui s’était mise à couler de ses yeux. Les paroles du notable n’étaient pas sans menaces.

― Vous savez que tous vous respectent dans ce village et qu’il est difficile de désobéir aux dieux ; mais comprenez ma peine. Mes fils et moi sommes baptisés catholiques et si mon fils n’était pas têtu, il serait maintenant au séminaire.

Kalba domine par l-esprit ancestral

A peine maman acheva ses paroles que Kalba déchira son tee-shirt et se tapa poitrine :

― Jamais je n’irai au séminaire, je suis le père de cet enfant. Ce sont les dieux de Tsépia qu’il servira ; il n’a aucun choix. Je fais de mon fils ce que je veux.

Après que Kalba eut parlé ainsi, le notable se leva, s’inclina jusqu’à terre devant Kalba. Quand il se releva, il remercia maman pour sa patience et ajouta :

― Voyez que je n’ai plus rien à dire. Prenez courage ! Quand vous serez décidés, envoyez Pamen qui saura où me trouver.

Après le départ du notable, maman éclata en larmes : « Eh ! Ma souffrance ! Qui viendra pour me sauver ! »

Voulant la consoler, je conseillai :

― Mais pourquoi refuses-tu Ma ? Si Ma Marie n’a rien fait depuis que tu comptes le rosaire, pourquoi compter sur elle ? Voilà même que l’esprit devient arrogant à l’idée du séminaire, penses-tu que ses crises cesseront s’il entre au séminaire ? Trop c’est trop ! Si encore les esprits lui interdisaient d’aller à l’école ! Je n’ai jamais entendu que ces esprits-là empêchent d’aller à l’école.

Maman observa un temps de silence ; résignée, elle répondit :

― Va au magasin, prend le régime de plantain qui est là et rattrape le notable. Dis-lui que nous sommes d’accord.

― Jamais ! protesta Kalba. Tu es naïve maman, tu ne connais pas ce que papa souffrait. Je tiens à faire mon Bac et je tiens à aller à l’université comme mes amis. Je suis désolé, ils n’ont qu’à me tuer !

― Doux Jésus ! m’écriai-je. Que se passe-t-il donc en toi ? Dis-moi qui parlait tout à l’heure en toi ? Là j’entends mon petit-frère. Que se passe-t-il Kalba ?

― Je ne peux rien dire, mais je ne veux pas aller servir ces choses ; ils sont méchants. Jésus ne force personne d’aller à l’église mais eux ils veulent me forcer. Ils se croient plus grand que Jésus peut-être ?

Je regardai maman. Ses larmes avaient cessé de couler.

― Laisse le régime de plantain tranquille, dit-elle. Si Dieu ne nous aide pas dans cette affaire, personne ne sait comment elle se terminera. Je n’y comprends rien. Tantôt c’est ton père qui semble parler en lui, tantôt c’est lui-même. Demain, je verrai le prêtre à la paroisse.

[1] Nkemsse veut dire prêtre ou sacrificateur en langue Ngiemboon.

[2] Ndé signifie notable en langue Ngiemboon

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Kalba, l’Adolescent…

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